Les paysages

DU VERBE A LA LUMIERE

Passer de la philosophie à la peinture, le trajet somme toute doit être commun et même naturel. La difficulté de la philosophie, c’est que l’on y est contraint de parler avec précision de réalités qui elles ne le sont pas. Les outils de pensée dont nous disposons s’emparent alors de cette réalité et la plie à nos exigences.Le visage de l’homme se reflète partout. Humain trop humain. L’exercice du peintre est à mon sens profondément différent. Ici c’est la réalité du pigment, de l’huile de l’encre, du geste et des poils de porc du pinceau qui imposent leurs sens. Toi qui entre ici apprend à suivre, abandonne tout projet, lâche prise. Qu’un trait soit une trace, qu’un arbre soit nuage, que chaque chose soit deux choses. Lorsque je peins je me mets à l’écoute de l’imprécision du monde.

 

 

Si tu regardes des murs souillés de beaucoup de taches, ou faits de pierres multicolores, avec l'idée d'imaginer quelque scène, tu y trouveras l'analogie de paysages au décor de montagne, rivières, rochers, arbres, plaines, larges vallées et colline de toute sorte. Au premier abord j'ai été étonné de l'étrange modernité de cette idée. Et très rapidement cela m'a semblé stupide. Pourquoi cette idée serait-elle particulièrement moderne ? Les hommes n'avaient-ils jamais pensé jusqu'à nous, à perdre leurs pensées dans les formes incertaines des nuages ? Les Dieux eux-mêmes n'en seraient-ils pas le résultat ?

Naples et ci-dessous, un détail qui évoque non plus une ville compacte mais des tentures suspendues à quelque balcon invisible... peut-être l'esprit de la ville même où les draps pendent aux fenêtres, linges flottant sur la ville.

Ci-contre : le détail d'une toile où la matière n'est pas sans nous évoquer la texture du coton.Où sommes-nous dans un paysage de fibres où le vent a soufflé si fort que les arbres se sont "inclinés"?.

Ci-dessous : Indonésie, un ciel ocre jaune se confond avec la terre dans un dégradé de nuances d'où affleure au loin une possible montagne dont la légèreté et la discrétion contraste avec les arbres au premier plan.

Léonard de Vinci recommande au peintre d'aiguiser son regard en portant son attention sur les taches des vieux murs.  C'est presque en s'excusant  qu'il nous montre qu'il s'agit là d'un mode de spéculation qui peut sembler mesquin et presque ridicule, mais qui n'est pourtant pas sans efficacité pour exciter l'esprit à divers inventions. ( L'atelier du peintre. N° 350)

Ce précepte n'a pas été perdu et Henri Michaux s'en souvenait sans doute lorsqu'il nous proposait ses épiques et multiformes taches d'encre.

Je me souviens plus particulièrement de cet assaut des fourmis à moins qu'il ne se soit agi de cet assaut de diables africains. Ce dont je suis sûr c'est que c'était un assaut. illustration . La tache avait figé dans le temps la puissance que l'encre avait reçu du bras et du poignet. Léonard de Vinci percevait-il la profondeur d'un tel exercice ? Avait-il quelque part en vue l'usage qu'en ferait la psychanalyse ?

Nous dira-t-on jamais de quel bras provient la tache que le test du Rorchard nous a fait étudier ? A moins qu'il ne s'agisse de ce jeu qui existait dans les années soixante dix et qui consistait à projetter de la peinture sur un cercle de papier en mouvement.

L'exercice de Léonard sort tout droit du coeur de la Renaissance. Il repose tout entier sur cet esprit qui recourt à l'analogie pour tenter d'ordonner une dernière fois le Monde. Macrocosme / microcosme, tournesol / tourne soleil, pour ne citer que ces deux exemples. Comment nos ancêtres ont-ils découvert que la noix pilée avait des vertus pour soigner les maux de tête ? La réponse est d'ordre analogique : la ressemblance entre une noix et le cerveau humain n'est-elle pas saisissante ? A supposer que ce qui se ressemble s'assemble, de cela nous avons gardé la mémoire. L'infiniment grand se retrouve et se réfléchit dans l'infiniment petit. Pascal le redira à sa façon et Foucault après lui. Le monde se répète, se mime, se déploie comme un pliage, qu'il réduit à l'infime dans et jusque dans l'infini. C'est le sens caché de l'homme vitruvien mais il conviendrait plutôt de dire l'homme-cosmos.

Illustration. - Le pied tout entier trouve place entre le coude et le poignet ou entre le coude et l'aisselle quand le bras est plié.
- l'homme qui se met à genoux perd un quart de sa hauteur.
- l'ouverture des bras de l'homme est égale à sa hauteur.
Replions l'homme sur lui-même jusqu'à revenir au big-bang puisque telles sont les limites de nos conceptions. La tache est précisément ce repli du monde dans l'univers de l'infiniment petit. La tache concentre en soi le tout.

Elle fait détail mais le détail n'est pas le singulier, il comprend la totalité de ce dans quoi il s'inscrit. En sens, la tache ne peut être abstraite,elle ne tombe pas sous l'effet de quelque hasard, elle échappe à l'arbitraire... La tache est sans doute multiforme a plus d'un égard. Tout d'abord elle ne répond à aucun canon, elle donne au premier abord aucun indice, aucun guide de lecture. Elle n'induit aucune nécessité dans la lecture, elle est par excellence libre. La tache est multiforme, précisément parce qu'elle est plusieurs formes à la fois. Un clignement de l'oeil suffit à la faire disparaître pour en faire apparaître une autre. Ce qui était tout devient presque rien. Ce qui était regard est devenu rocher. Ce qui était montagne est devenu nuage. A la lecture de la tache son incertitude même nous gagne. Cette incertitude, elle est d'autant plus grande qu'aucun projet n'anime la tache. Mais peut être faut-il avertir maintenant le lecteur de l'existence de deux types de tache. Elle est en effet soit une interruption  involontaire de projet et il faut aussi savoir lire les doigts tachés d'encre des écoliers. (illustration) Autant d'embûches, d'échecs, de difficultés rencontrées. Et je peux vous l'assurer le progrès du matèriel ne changera rien à l'affaire. La tache involontaire est le contexte inhérent à tout projet.

        La tache volontaire appartient à un tout autre registre : celui de la peinture.

       
        Si l'exercice de Vinci est moderne, osons le mot, c'est qu'il s'apparente étrangement à l'exercice que nous devons faire devant une grande partie de la peinture abstraite.  (l'histoire de la mouche)

 

Archange Gabriel

Une ville semble avoir été désertée, ne subsiste que des formes entre pierres et blocs de matière gisant, que des cerfs-volants survolent, surplombent, des anges à quatre coins....

Un archange serait-il passé par là?

 

 

Incendie au ghetto et c'est toute la toile qui semble s'embraser. Trois peuliers pris daus une auréole de lumière, l'équilibre entre les masses sombres et lumineuses avec des escaliers naturels donnent de la profondeur.

Yves Klein serait-il passé par là, sans doute n'eut-il pas eu l'idée ou le désir d'enraciner un arbre dans ses bleus monochromes... A droite, Stalingrad inondée par un ciel rougi au fer a souffert dans sa grace immobile. Cette économie des couleurs montrent que l'on peut donner à une même couleur des vies différentes, c'est tout l'art du peintre...

Quelle audace que ce rouge chinois où un idéogramme se lance vers et dans ce rouge; à moins que ce soit un Don Quichotte stylisé qui traverse les horizons rouges de Rimbaud avant l'heure.

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Paysage d'oliviers

Peinture qui joue sur d'infinies nuances d'ocre, des masses se détachant comme des blocs ascendant, en contrebas, une matière plus dense nous fait penser à une coulée, un lac réfléchissant le paysage ou un précipice

Echappée

Une trainée jaune surplombe comme une aile un paysage crépusculaire peu à peu mangé par la nuit.

La nuit se couvre de ce voile lumineux qui protège les esprits des ténèbres.

La nuit obscure n'est pas noire, elle est lumineuse comme celle de

Léningrad à gauche, Stalingrade à droite, et pourquoi pas un dyptique?

 

Lampe

où l'on pivote

Petit Bouddha, ci-contre et Nuit de Chine, ci-dessous

 

Passages

Là où il faut se frayer, se faufiler, s'engouffrer, se jeter, s'enfoncer, passages étroits ou larges, passages entre deux parois énormes, deux falaises, entrer dans un passage dont on ne sait où il mène, à un autre passage ou un carrefour de passages, le passage est toujours invitation à se rendre quelquepart, une autre partie de lui puisque passage d'un lieu vers un autre, du connu vers l'inconnu, de l'identité vers l'altérité, passage entre deux pas, à pas de loups, à pas de funambule, à pas de danseur, à pas bruyants, à pas caressants, pas à pas on traverse le passage d'une rive... l'autre.

autour d'un paysage maintenant familier, dans ces lieux où les oliviers sonr disséminés ça et là...

Dans la fosse, le chef d'orchestre fait jouer les instrumentistes... La musique est éveil.

la Nuit des mystiques...

Tableautin

Entre Michaux et la peinture rupestre, la paroi est ténue. Des taches s'animent et c'est déjà toute une narration qui se déploie sous vos yeux

 

Oiseau en quelques traits de plumes...

Une plage de lumière blanche écrase ce sol aride,

l'arbre en est

la

frontière,

un arbre à peine arbre, une tache sombre dans cette étendue supposée, cette vastitude suggérée et qui nous fait penser à ces paysages de Castille ou de Matmata où seul un arbre, un olivier ? peut arrêter le regard.

 

       Professeur de philosophie de profession, j'ai souvent été amené, en classe, à encadrer de quatre traits de craie une vulgaire tache qui apparaissait sur le mur. Je tentais d'y accoutumer mes élèves afin de leur faire percevoir les mystères de l'art moderne. Et plus d'une fois je me prenais moi-même au jeu. Que voulait dire l'irruption de cette tache comme centre de tous les intérêts ? Je m'y perdais peut-être plus souvent que les élèves. Mais certains me suivaient dans cette Odyssée innattendue. L'exercice relève d'une sorte de méditation et l'on sait pas vraiment si cela est provoqué par la tension de notre volonté ou bien par l'envie?

 

 

J'ai souvent regretté la texture détéstable des peintures que l'on utilise en milieu scolaire. Elles sont le plus souvent satinées voire même plastifiées et sur elles glissent littéralement les années qui se suivent et les classes qui se succèdent. Mais c'est sans compter les anfractuosités creusées par la rage des élèves.

 

 

C'est dans ces détèriorations que se découvrent les meilleures taches, là où la peinture cède à l'enduit et au plâtre. Les Dieux savent que je serais triste si je ne trouvais rien auquel accrocher mon regard. De mes murs scolaires, ils sont loin ces murs ocres de l'Italie que craquelle le soleil, que vient parfois blanchir la chaux, que l'hiver s'occupe à fendre.

Guillaume Bourquin

Né à Pau le 16/01/65
29 rue Sadi Carnot, 93170 Bagnolet
Tél. 01 48 97 80 84
guillaume.bourquin@wanadoo.fr
Professeur de philosophie.

2000 Découverte de la peinture (Pigments, huile de lin, papier et bois).

2001 Exposition personnelle chez Graphigro, rue Lecourbe Paris 75015.

2002 Découverte de la toile. (pigment, huile de lin, Pastel gras, encre de Chine)

2003 Exposition collective à la Maison Carrée de Nay, Pyrénées.

2004 Découverte de l' acrylique. Travail sur la calligraphie chinoise.

2005 Exposition permanente au Marché de l’Art et de la Création de la Bastille, Paris 75004

2006 Participation au Salon Grand Angle de Pau.

Des arbres ou des taches, des cyprès, des peupliers ou des volutes, des geysers ou des flamèches, tout est une question de distance, d'approche par rapport à la toile, on perd le sens de la représentation : plus de rupture entre abstraction et figuration.